Interview de Laurent Brayard, journaliste français travaillant à Donetsk. Enregistré en février 2016 par une équipe de EOT Donbass.

Bonjour, présentez-vous s’il vous plait. Et voici notre première question : pour un journaliste français, votre activité, votre engagement à Donbass, votre position de citoyen, semblent très atypiques. Pourquoi avez-vous choisi une telle voie ?

Je m’appelle Laurent Brayard, je suis journaliste Français, originaire de bourgogne, et j’ai 43 ans. Je suis également écrivain et historien. J’ai déménagé en Russie en 2010, après de nombreux voyages en 2009. Depuis cette époque mon parcours a marqué mon existence. J’ai étudié la langue puisque je ne parlais pas Russe. Et je suis tombé amoureux de la Russie, de sa culture, sa littérature, et bien sûr des Russes. J’ai travaillé pour la Voix de la Russie, un média public, et je suis devenu journaliste. J’ai tout appris sur le tas, je suis un autodidacte.

Dans le Donbass j’ai eu un choc énorme. En tant que Français, en tant que petit-fils de résistant, je ne voyais plus d’autre suite que de venir dans le Donbass pour faire mon travail. Et comme il n’était pas fait par les journalistes français, je me suis dit que si moi je ne le faisais pas, je ne pourrais plus jamais me regarder en face dans une glace. Donc j’ai décidé de venir ici dans le Donbass pour vivre avec les habitants et avec les soldats, et pour montrer la vérité.

Connaissant bien le monde russe, j’ai pris sa défense et j’ai commencé à écrire. Au début c’était un blog. Ensuite, j’ai écrit un livre qui s’appelle « Ukraine au royaume de la désinformation » (édition Tatamis). Et, j’ai écrit pour des médias locaux : Novorussia vision, puis Novorossia Today et, maintenant, « DONi » (Donbass News Agency).

Quelle est la situation avec la liberté de la presse en France ? Avez-vous la possibilité d’y faire entendre votre voix ?

C’est bien là le problème, car la presse française est sous contrôle total de lobbyings européens, atlantistes et gouvernementaux. Les médias ne font plus le travail du vrai journaliste, je parle du journaliste d’avant 1914. On cite souvent Jean Jaurès et Émile Zola, mais il y en a beaucoup d’autres qui pouvaient écrire vraiment ce qu’ils comprenaient de leur monde. Aujourd’hui, en France, c’est absolument impossible. Je n’ai aucune chance que ce que j’écris puisse être diffusé en France. Je suis ostracisé. J’écris la vérité et elle n’est pas bonne à entendre pour les journalistes français, pour les Français en général, pour nos politiques et notre gouvernement.

Nous sommes entrés dans un système dictatorial, mais dans un sens passif, mou. Cela fait partie de ce système de désinformer les Français en permanence. Ce que je fais ici dans le Donbass, où je me sens totalement libre, n’est pas possible en France.

On dit en France, pour plaisanter, un bon journaliste est un journaliste au chômage. Les autres… Je n’en dirais pas plus.

Les Français comprennent-ils la nature, les racines et le danger du fascisme ?

La plupart des Français ne savent pas, donc ne peuvent pas comprendre. l’Omerta et la loi du silence imposés par les médias français et le gouvernement – à la fois socialiste, libéral, et supporteur de l’Ukraine brune – les empêchent de comprendre. Enfin, il y a ceux bien sûr qui soutiennent l’Ukraine néo-nazie ouvertement. Et aussi, il y a des résistances ; une partie du peuple français comprend ou essaie de comprendre. Sauf que cette frange est peu nombreuse et elle est muselée par une russophobie hystérique des médias. Tandis que la majorité ne comprend pas, ne sait pas, et ne veut rien savoir. Car nous sommes dans un monde de l’individualisme et de la consommation, où ce qui est important c’est son compte, sa voiture, sa maison, son petit entourage. Et cela s’arrête là. Est-ce qu’il reste beaucoup de gens qui ont la volonté et l’intelligence nécessaires pour aller chercher eux-mêmes sur Internet les informations qui ne falsifient pas la réalité ?

Est-ce que les Français se souviennent des sacrifices grâce auxquels a été gagnée la guerre contre le nazisme de 1940-1945 ?

C’est « assez drôle » de penser que les Français ont totalement oublié qu’ils sont libres essentiellement grâce au sacrifice des soviétiques ; Oui, il est vrai qu’il y a eu, en 1939, un accord entre Hitler et Staline, mais cela n’empêche que sans les soviétiques la France serait aujourd’hui sans doute Allemande*.

Je suis petit fils de résistant, mon grand père était maquisard : réfractaire S.T.O., maquisard FFI. Il a toujours été un fervent partisan de De Gaulle à la fois pendant la guerre et ensuite. Aujourd’hui, pour moi, la renaissance du nazisme, ou du fascisme – on peut l’appeler comme on veut –, s’incarne dans le globalisme et la mondialisation tels qu’ils sont mis en pratique. Les Français n’ont pas les armes pour s’en défendre. Ils sont assujettis à un système de pensée unique qui leur dit quoi penser ou quoi acheter. Acheter c’est important. Les gens sont plus préoccupés par cela que par leur réelle condition de vie, où leur voisin ou leur grand-parent finit ses jours dans une maison de retraite.

Les gens oublient beaucoup de choses. Non seulement ils oublient qu’ils ont été Français, mais ils oublient que leurs grands-pères sont morts pour cela. Ils oublient leurs ancêtres poilus… Et, évidemment, ils ne se rendent pas compte que nous sommes dans un moment très dangereux en Europe. Cela ne concerne pas seulement la France.

Quelle est actuellement l’atmosphère dans la République Populaire de Donetsk ?

La situation est difficile, tant sanitaire qu’humanitaire, mais les gens d’ici sont dignes, courageux, décidés à se défendre. Ils ont pris les armes pour se défendre contre la dictature de Kiev qui voulait leur interdire de parler leur langue, qui voulait et veut les déporter ou même supprimer. Ils défendent leur liberté de vivre.

La guerre continue. C’est une guerre dont plus personne ne parle. Mais les gens continuent à se défendre. Ils défendent leur droit de vivre, leurs droit de choisir. Ils ont choisi d’être indépendants et de continuer à parler leur langue, de continuer à la transmettre à leurs enfants. D’ailleurs, ils parlent également la langue Ukrainienne, c’est important de le dire, ils défendent tout simplement les idéaux républicains et révolutionnaires : « les peuples doivent disposer d’eux même ». Et plus que ça, ils défendent leur droit de penser et de vivre dans un cadre qui n’est pas imposé de l’extérieur.

Aussi, je tiens à souligner les qualités humaines des gens d’ici. Par exemple, ils prennent soin des voisins. Je suis très étonné par la solidarité énorme qui se trouve au milieu de population. Ces gens sont encore des gens débout et ça c’est très important.

Quelles sont les forces qui forment le soutien des néo-nazis ukrainiens en France ? Ont-elles en France un avenir ?

Une grande partie des gens qui forment ce soutien, curieusement, se dit « démocratique » et déclare défendre le Maïdan comme une possibilité de liberté. Ces gens-là sont souvent liés à la diaspora ukrainienne qui est énorme en France. Une partie en date de la guerre civile russe, une autre de l’après seconde guerre mondiale, une troisième encore de l’écroulement de l’URSS. Ces gens ont importé une haine des soviétiques ; mais, également, une haine des Russes. Leur réseau est très actif et ramifié. Ils sont à l’Assemblée Nationale, dans le fameux groupe « Amitié France/Ukraine ». Ils sont au Sénat, ils sont dans des partis politiques, essentiellement l’UDI, le PS, les Républicains, d’autres partis également. Ils défendent donc paradoxalement une Ukraine démocratique qui a été créée par un coup d’Etat pas démocratique du tout – coup d’Etat militaire et il faut vraiment dire le mot, ultra-nationaliste, néo-nazi et néo-fasciste.

La russophobie de ces milieux est tout à fait remarquable. Souvent elle est reliée au vieux combat « l’Allemagne nazie contre L’Union Soviétique ». Ils font une espèce d’amalgame entre le Donbass, la Russie et l’URSS. C’est drôle, parce qu’on est 70 ans après, et il y a une espèce d’anachronisme énorme, je ne sais pas, d’ailleurs, comment l’expliquer. Il faudrait des heures et des heures pour décortiquer ces processus. Les médias sont pourtant derrière eux. Je vais citer deux petits exemples. Il y a la fameuse néo-nazie de « Vinnitsa » dans le magasine ELLE qui a été présentée comme une héroïne. A la Radio France, un journaliste, qui s’appelle Jérôme Cadet, magnifiait le bataillon Azov par rapport aux supporters ultras qui était membres du parti national-socialiste Svoboda, etc., etc.

Donc pour l’instant, ils ont un futur, mais depuis quelque temps, on aperçoit vaguement une sorte de coup de frein…

Pouvez-vous nous dire davantage sur divers aspects de votre activité à Donetsk ?

DONi me permet en effet d’avoir plusieurs casquettes. A travers moi des projets humanitaires sont réalisés grâce à des donateurs divers. Nous investissons beaucoup dans l’aide aux écoles, orphelinats, maisons d’accueil pour enfants tuberculeux, séropositifs, aide aux particuliers, prisonniers politiques persécutés etc. Nous préparons de nouveaux projets d’aide humanitaire pour un internat de jeunes enfants à Yassinovataya et pour des indigents qui vivent sur le front dans la région de Gorlovka. Nous allons aussi enregistrer un album de chansons avec des jeunes du Donbass pour récolter des fonds en Europe. Je supporte aussi la Francophonie à Donetsk en enseignant gratuitement le français dans deux universités. Je pense également de trouver moyen d’enseigner ici la dégustation et les danses traditionnelles du centre de la France.

Un russophone qui parle français est un allié de la vérité. Et il est important de contrer la domination du monde anglo-saxon, notre ennemi héréditaire.

Où en est la démarche de députés et de juristes français qui voulaient documenter et transmettre au tribunal les faits de crimes militaires de la junte de Kiev et des unités de combats néo-nazis ?

Ce projet de tribunal international pour les criminels ukrainiens sera l’affaire de Maître Jean-Josy Bousquet qui va s’occuper de rassembler des avocats, de traduire les dossiers qu’il a reçus, de veiller à ce que tout cela soit reçu et enregistré et qu’enfin un tribunal se tienne un jour. Nous allons poursuivre et nous rassemblons aussi des informations sur les criminels de guerre français, nous avons déjà confié un dossier d’un combattant du bataillon Azov se vantant de crimes de guerre, bombardement de civils et exécutions sommaires.

Que pouvez-vous dire au public russe et français qui ne comprend pas entièrement la lourdeur de l’atmosphère d’avant-guerre dans laquelle est plongé le monde ?

Je leur dirais qu’ils prennent garde. En tant qu’historien, je peux affirmer que la Paix n’est jamais un bien acquis, je dirais aussi que ceux qui s’avancent dans la voie de la guerre prennent garde. Je dirais aux journalistes français que leur responsabilité est énorme, ils sont déjà coupables à plus d’un titre du tour des événements. J’avais lancé en mai 2015 un « J’accuse ». Je dis aux Français de se réveiller, réveillez-vous, car il se pourrait bien que la prise de conscience soit brutale et violente, qu’ils se souviennent simplement qu’ils sont Français, qu’ils se souviennent qu’ils sont les fils des Français libres de Charles de Gaulle ou des volontaires nationaux de la République, de l’an II ; je citerais le Chant du Départ : « Sur le fer devant Dieu, nous jurons à nos pères, À nos épouses, à nos sœurs, À nos représentants, à nos fils, à nos mères, D’anéantir les oppresseurs, En tous lieux, dans la nuit profonde, Plongeant l’infâme royauté, Les Français donneront au monde, Et la paix et la liberté ».


*Le pacte de non-agression germano-soviétique a été signé par les ministres des affaires étrangères de l’Allemagne et de l’URSS, Joachim von Ribbentrop et Viatcheslav Molotov, le 23 août 1939, APRÈS le refus de la Grande Bretagne et de la France de signer un accord de défense collective avec l’URSS, au lieu de quoi, le 30 septembre 1938, le Premier ministre britannique Neville Chamberlain, le président français Edouard Daladier et Adolf Hitler ont signé les « Accords de Munich », avec Mussolini en tant qu’intermédiaire. Ces accords, entre autres, donnaient le feu vert au démantèlement et à l’annexion partielle de la République de Tchécoslovaquie par l’Allemagne nazie (note du rédacteur).
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