Zaïtsevo : l’armée ukrainienne fait du tir au pigeon de civils

Reportage du journaliste français Laurent Brayard (DONI-Press) d’une commune située droit sur la ligne de front.
Reproduit avec l’autorisation de l’auteur. Source : https://dnipress.com/en/posts/zaitsevo-larmee-ukrainienne-fait-du-tir-au-pigeon-de-civils

Samedi dans l’après-midi, en compagnie d’Andreï de l’association humanitaire russo-donbassienne B Mecte (Ensemble) nous fonçons vers le nord de Donetsk. La voiture est emplie de dizaines de paquets de couches pour bébé et de petits chauffages d’appoint électrique. Notre objectif est de nous rendre dans la bourgade de Zaïtsevo qui se trouve directement sur la ligne de front. Il reste 1 200 des 4 000 habitants d’avant la guerre qui sont sous la menace des forces ukrainiennes. A part la Croix rouge qui est allée sur les lieux une fois, directement sur le front, personne, pas même les fameux observateurs de l’OSCE ne se sont rendus sur place. Alors que nous approchons, le téléphone sonne : « les Ukrainiens bombardent le village, faire attention à l’approche ». Andreï s’inquiète pour nous, nous plaisantons et nous poursuivons le chemin.

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Zaïtsevo, 2016

Nous arrivons près d’un bâtiment, c’est une sorte de quartier-général pour déposer l’aide humanitaire pour tout le village. Une école se trouvait à côté, elle a été frappée par un obus ukrainien, tout l’ensemble a pris feu, les enfants ne peuvent plus étudier. Ils sont plus de 200 dans le village, de 0 à 16 ans. Nous déchargeons les colis, lorsque le téléphone sonne à nouveau. Le canon tonne, mitrailleuses, mortiers, armes automatiques, les Ukrainiens tirent à quelques centaines de mètres de nous. Les habitants sont terrés dans leurs maisons, ils ne viendront pas comme prévu recevoir cette aide providentielle. André décide de laisser une partie de l’aide sur place qui sera distribuée par deux femmes du village aux familles. Mais pour ne pas les mettre en danger, nous partons distribuer l’aide aux personnes qui vivent dans les endroits les plus chauds.

Le décor est cauchemardesque, un enchevêtrement de tranchées occupées par les défenseurs de la République, de positions et de maisons où habitent les civils. Ces derniers sortent des maisons à notre rencontre, les soldats courent, un officier sermonne l’un d’eux qui a oublié son gilet pare-balles. Très vite nous arrivons dans une maison, une grand-mère de 80 ans m’interpelle, je prends une semonce de dix minutes, elle pense que je suis un observateur de l’OSCE, crie son désespoir, deux ans de guerre, son souvenir des Allemands et des mêmes exactions, son mari âgé et couché, sa maison bombardée, les balles de snipers ukrainiens un peu partout dans les murs et les fenêtres.

C’est un village agricole et ouvrier, une femme de 65 ans qui vit avec sa fille et ses petits-enfants commence à pleurer. Les Ukrainiens ne cesseront de tirer ici et là, les habitants sont terrorisés mais refusent de partir, ce sont leurs fermes, leur terre, leur pays, c’est toujours la même histoire. Certains essayent toujours de faire leur jardin, passablement parsemé de balles et d’éclats de toutes sortes. Dans le bas du village, une femme nous montre sa « collection » : balles de tout calibre, éclats d’obus, débris de grenades…

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Les enfants de la guerre

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Grand-mère

Dans la première famille, trois enfants, la dernière n’a pas plus de trois ans, une petite trombine, elle gambade dans le salon en rigolant, pourtant dehors les tirs continuent. Sa grand-mère pleure, je donne une somme de 2 500 roubles qui vient de Rakhima et Marcel, deux donateurs qui à Tachkent en Ouzbékistan ont fait le tour de leurs amis pour réunir ce trésor. J’explique qui ils sont, qu’ils sont Russes, qu’ils m’écrivent souvent, qu’ils suivent le Donbass. La femme pleure, elle ne reçoit à la retraite que 1 900 roubles, c’est donc un don énorme pour elle. Elle se répand en paroles de générosité pour eux, leur souhaitant bonheur et santé, la scène est surréaliste. De simples gens, honnêtes et sans moyen réel, donnant à d’autres gens dans le malheur et dont tous les biens sont sous la menace constante d’une destruction, ce ne sont jamais les plus riches les plus généreux. Le moment est important pour moi, voilà longtemps que j’attendais l’occasion de parler des donateurs plus intimement, sans eux, rien ne serait possible.

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Maison bombardée

Dans la dernière maison, nous sommes à 500 mètres des lignes ukrainiennes, nous saluons sur le chemin des soldats enterrés ou descendant ou remontant un chemin creux salutaire qui nous protège relativement des tirs et nous cache à la vue des Ukrainiens. Un homme nous accueille, ils ont deux enfants, l’un est presque un nouveau-né, le second ne doit pas avoir quatre ans. La situation de la maison fait qu’elle se trouve sous le feu des Ukrainiens qui occupent toutes les crêtes. En plus de la distribution d’Andreï, je donnerais à cette famille 5 000 roubles, il s’agit de l’argent de mon groupe de donateurs.
Pour vivre, ils n’ont que la solidarité d’associations comme B Mecte et le courage d’hommes comme Andreï. Les gens nous remercient, ils nous invitent même à venir passer plusieurs nuits : « en face, les Ukrainiens savent lorsque des étrangers arrivent, ils se calmeront peut-être de peur d’être observés par l’OSCE ou quelques journalistes. Vous savez la fille d’Oksana, cette grand-mère que nous avons vu plus haut, habite à 1,5 kilomètres, les Ukrainiens l’empêchent de traverser la ligne par méchanceté. Dès qu’ils voient quelqu’un, surtout le matin et le soir, ils tirent, vous avez vu dans ma cuisine la balle de sniper fiché dans le mur et les fenêtres, voilà des mois que cela dure. Ils savent bien qu’il y a des civils, c’est intentionnellement qu’ils tirent sur nous, ils voudraient nous faire fuir, mais nous ne partirons pas, nous sommes fatigués, nous voudrions les chasser, ils ne respectent rien, encore moins le cessez-le-feu, ce sont des nazis en face, de l’un de ces bataillons antiterroristes. En fait de terroristes, vous avez ma tête ? Des personnes âgées et des enfants, lorsque vous êtes arrivés, une enfant de neuf ans venait d’être évacuée suite à une blessure due à un tir de mortiers des Ukrainiens, dites-leur, et revenez nous voir, personne ne vient jamais ici ».

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Aide humanitaire

 

Laurent Brayard pour DONi.Press

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